mercredi 27 mai 2015

Le Gospel du dimanche


Cher Al,

Je dois t'avouer que l'église le dimanche n'est pas trop dans mes habitudes. Je ne me souviens pas quand j'ai consacré 165 minutes à cette "distraction". Peut-être jamais... avant dimanche passé.
 
Elean et moi avons eu quelques velléités à nous rendre dans une église en Louisiane, mais rien ne s'est concrétisé. Quand j'ai vu que non seulement ton église se trouvait au sud de Memphis, mais qu'en plus le service avait lieu à 11h30, je me suis sentie appelée. Bien sûr que la durée du service m'inquiétait un peu, j'ai donc glissé dans mon sac mon calepin, un stylo et ma liseuse. Au pire, je pouvait aussi me couler dans une petite sieste, yeux baissés, mains jointes, ni vu ni connu.
Je prends aussi le risque que tu sois en tournée. Greg Johnson m'a conseillé de vérifier sur Internet et si jamais tu n'étais pas dans le coin d'aller à Como où un bluesman officie en tant que pasteur, ce qui était très courant dans le passé. Je n'ai rien trouvé sur le web, ton église Full Gospel Tabernacle est située dans la banlieue sud de Memphis, à 15 minutes de mon domicile provisoire. Et si ce n'est pas ta voix, ça en sera une autre, sûrement très belle aussi. Mais quand même si c'était la tienne...
Il faut que tu comprennes, Al, je ne sais pas bien où situer la soul. Il y a des moments, je la trouve follement romantique et, parfois, elle m'énerve, trop sirupeuse.  Mais tes chansons, c'est rare qu'elles m'énervent. En fait, quand je commence à t'écouter, je ne peux plus m'arrêter, d'écouter, de balancer et de fredonner.
Tu es au sommet de ta carrière quand tu vois ton destin frappé par le malheur : en 1974, ta petite amie t'agresse en versant de la pâte de maïs bouillante sur toi. Elle prend la fuite et se donne la mort dans la chambre voisine. Tu y vois un signe divin et décide de te convertir au christianisme, d'acheter une église et te fais ordonner pasteur du Full Gospel Tabernacle.
Tu continues les deux carrières jusqu'en 1979, quand tu es victime d'un nouvel accident, cette fois sur scène. Tu mets alors un terme définitif à ta carrière R&B pour multiplier les projets gospel. Après quelques années passées à ne chanter que du gospel, tu renoues avec ses origines musicales, duos avec Annie Lennox, Lyle Lovett notamment. Ton morceau Let's Stay Together fait partie de la bande originale du film culte Pulp Fiction de Quentin Tarantino. Tu apparais même en guest star dans la série télévisée Ally McBeal.
Alors, c'est parti. J'ai mis mes habits du dimanche, j'ai bien étudié ma carte, je trouve facilement la rue qui porte ton nom. Bien joué!
Nous sommes plusieurs étrangers-curieux-fans. On s'ignore... comme si nous voulions croire à une découverte exclusive. J'avais lu que tu n'intervenais pour le sermon principal qu'après avoir laissé d'autres s'exprimer pendant un heure. 

Faux. A peine 30 minutes, le temps qu'une dame chante magnifiquement, mais je n'ose pas dégainer mon appareil. Puis une chorale que je filme, parce que je vois d'autres le faire et pas que des touristes. J'aime entendre parler de la vie de ta communauté, Jamesette est sortie de l'hôpital, la mère de Corbett est remise, Louis et Lynn ont envoyé une carte de remerciements, elle est à la disposition de tous... Je crois que je dois à ce stade introduire ma voisine, une grande femme aux vêtements amples pour cacher des formes généreuses. De grandes et belles mains qui sortent de son sac un tambourin, un éventail, une Bible qui ressemble à un bottin de téléphone, un stylo, un châle et ses lunettes. Elle est une membre active de la communauté, sa fille chante dans le chœur, tu dois voir de qui je parle. Je n'ai pas de photo d'elle, mais de sa voisine de devant.
En fait, ces deux femmes et d'autres d'ailleurs ont la même attitude... active, les mêmes réactions. Elles ponctuent chaque fin de phrase des orateurs par un Thank you Lord ou Thank you Jesus ou Hallelujah tonitruant. Si un verset biblique est récité, elles en prononcent la fin avec l'orateur. Je suis très impressionnée. J'ai rencontré une fois un bluesman qui m'a dit qu'il n'avait qu'un seul livre, la Bible, mais de nombreuses fois. Je croyais qu'il se moquait de moi. Je me demande si ma voisine ne partage pas la même ferveur, je constate que ce n'est pas de l’esbroufe.
Et puis tu arrives. Je ne sais pas si tu es Reverend ou Bishop, c'est ce dernier titre qui est noté sur ton fauteuil. Tu fredonnes quelques notes de Let's Stay Together (sûrement ton plus gros tube), accompagné des musiciens et le show Gospel est lancé. Tu as de l'humour, Al, beaucoup. Du charisme aussi. Et tu sais recevoir. Plutôt que de t'offusquer qu'il y ait autant d'étrangers, tu te réjouis que l'église soit pleine, de tes fidèles, bien sûr (y compris Madame au premier rang, avec son joli chapeau bleu, 38 ans de mariage, tu nous l'annonces fièrement !) Mais aussi pleine grâce à nous, les curieux. Vous venez d'où ? Belgique, Norvège, Australie, Chili, Cleveland, Chicago, DC, Québec... Et toi, Darling ? Switzerland... Ma voisine met sa belle main sur ma cuisse : Welcome. Je lui ai dit que c'était exactement ce que je ressens.
Tu es un showman, Al, tu le sais. Je n'ai pas tout capté de ton sermon, je dois te l'avouer. Je suis fascinée par ma voisine qui paraît tellement concernée par tes paroles qu'elle crie, Hallelujah, Thank you Jesus, brandissant ses long bras vers le plafond, puis se mets à sangloter. Je vérifie que j'ai des mouchoirs, si jamais, pour elle ou la dame de devant dont la joue brille de larmes. Et puis des paroles, tirées du Livre de Josué je ne sais plus combien, les rassurent, ma voisine a souligné des phases dans sa Bible.
Tu es un sacré organisateur aussi. Après cette partie émotionnelle, on nous distribue une enveloppe dans laquelle on peut glisser son obole avant de défiler pour la déposer dans l'une des 3 assiettes placées devant la chaire. C'est juste après que la plupart des touristes s'éclipsent discrètement.

Moi, je reste. Jusqu'au bout. Pas parce que je suis totalement convertie, mais je n'ose pas trop déranger ma voisine qui a tout de même un joli volume à déplacer et aussi pour ne pas la décevoir après l'accueil chaleureux qu'elle m'a réservé. C'est un peu moi, ça.
Mais après, pour la vente de bienfaisance, non, c'était bon. Il faut que je digère le spectacle, sa mise en scène, la manière de t'adresser à tes fidèles pour qu'ils existent dans une communauté. Ce genre de choses qui me semble manquer dans nos églises souvent vides. Je retournerai dans une église, chez moi, enrichie de cette expérience.

Avec toute ma considération.

D.

Al Green Greatest Hits (Full Album) - The Best Of Al Green, c'est ici.

mardi 26 mai 2015

J'irai pas à Graceland


Cher Elvis,

Contrairement à ce que j'avais promis, je n'irai pas à Graceland. Je ne suis ni assez riche, ni assez fan.
Blue Suede Shoes, une chanson de tes chansons qui n'a pas porté
chance à ce bar.
Toi, Elvis Aaron, né le 8 janvier 1935 dans une famille modeste de Tupelo, tu devrais bien le comprendre. Même si tu étais un fils unique (ton frère jumeau Jesse Garon est mort-né), on ne t'a pas couvert de cadeaux. Tes distractions, à part la fréquentation régulière de l'église de la Pentecostal First Assembly of God dans laquelle les fidèles chantent du gospel, ne devaient pas être nombreuses. Tu vois bien que $37 le billet, plus $10 de parking, ça fait vite cher. Et je ne parle même pas du billet Platinium à $72!
Une autre de tes chansons, ma préférée
À onze ans, tes parents t'offrent une guitare et tu te passionnes pour le blues écouté en cachette à la radio. Tu as treize ans quand vous déménagez à Memphis, dans un deux-pièces social, ta mère fait des ménages et travaille la nuit dans un hôpital ; ton père gagne un peu d'argent ici et là. Qui aurait cru alors qu'on ferait la queue pour visiter ta maison, tes avions et tes voitures?
L'hôtel des cœurs brisés se se trouve,
comme il se doit dans la Rue désolée
Tu as tondu des pelouses, lavé des voitures et vendu des glaces, travaillé comme chauffeur-livreur. Mais ce que tu as fait de mieux, c'est chanter. En 1953, tu pousses la porte d'un petit studio d'enregistrement spécialisé dans la musique noire, le Studio Sun Records à Memphis. C'est le début de l'histoire avec Sam Phillips.
Quand tu entames les premières notes de That's All Right (Mama) à l'origine un blues d'Arthur Crudup, tu la transformes en rock 'n' roll. C'est ton premier succès à Memphis.
Tu deviens célèbre, tu rencontres, à la fin d'un concert, un aboyeur de cirque, Thomas Andrew Parker ou Tom Parker dit "le colonel". Vous rêviez de réussite et de dollars ensemble, vous avez atteint des sommets ensemble.
C'est en 1957 que tu achètes Graceland, sur la Highway 51, qui s'appelle maintenant Elvis Prestley Boulevard.
Priscilla, ton ex, et Lisa-Marie, ta fille, ont besoin d'argent de poche, Graceland et le reste le leur procurent. Moi, je préfère glisser mes dollars dans les buckets d'artistes moins chanceux. 
Avec toute ma considération, quand même. J'avais oublié le déhanché!
D.

http://www.elvis.com/

lundi 25 mai 2015

Dans le Mississippi sans zip


Chère Danielle,

L’État du Mississippi est déjà de l'histoire ancienne. Pourtant ce n'est pas faute d'avoir essayé d'en accumuler images et impressions, du sud au nord, d'est en ouest. Que de kilomètres parcourus ! Si l'on m'avait menacé de conduire pareillement, je crois que je me serais découragée avant de commencer. Ce qui m'épate est que c'est un état pauvre avec un réseau routier plus que convenable. Va comprendre...
Même si j'en ai varié les plaisirs, ce qui ressort avant tout, c'est la musique, le blues. Ici, pas besoin d'expliquer qui est Al Green, par exemple. On te dit, "ouais un service religieux avec Al Green, il faudra que tu me racontes."  C'est l'histoire des gens de cette région. J'y ai fait de belles rencontres.
Étrangement, je m'y suis sentie comme à la maison. Je m'attendais à des étendues de cultures, j'y ai aussi vu des forêts et des cours d'eau. Comme chez moi. L'identité de ses habitants n'est pas très claire, entre La Nouvelle Orléans au sud et le tandem musical Memphis/Nashville au nord. Ici les gloires locales se sont souvent expatriées pour connaître gloire et fortune... ou simplement survie.
Ma dernière image du Mississippi m'a encore une fois été fournie par un caissière de gas station. Je m'imaginais que tout le monde réglait par carte de crédit. Or, c'est plutôt des cartes de débit que les locaux utilisent, peut-être une des nombreuses conséquences de la crise des subprimes. Pour prendre de l'essence, c'est pourtant une carte de crédit que j'utilise. L'ennui est que ça marche rarement. La faute au zip. Pas celui de mon pantalon, non, celui de mon domicile, le code postal. Elean, qui a plus d'un tour dans son sac, m'avait conseillé d'insérer n'importe quoi : mauvaise stratégie ! Alors il faut aller à l'intérieur, faire la queue et expliquer. Selon la personne ou l'entreprise, on me propose : de laisser mon permis en dépôt, de fixer à l'avance le montant qui sera pris sur la carte ou de me faire confiance, "vas-y fait ton plein, j'enclenche la pompe".
C'est ce qui arrive cette fois, la dame me renvoie à la pompe, que j'actionne. Rien. Encore. Rien. Je peste. Je refais la queue. La dame vérifie et me dit de patienter qu'elle va se faire remplacer et venir m'aider. J'attends devant la pompe patiemment, et je constate qu'il n'y a pas un mais deux pistolets. Et que celui que j'avais tenté d'utiliser est pour le diesel. L'autre, celui qui fournit de l'essence,  marche à merveille. Je fais donc la queue une 3e fois pour dire à la dame de ne pas se déranger, que je suis  vraiment trop bête. Elle me regarde intensément : "Ah, non, je n'appellerais pas ça de la stupidité. Non, c'est une erreur honnête. Rappelle-toi, an honest mistake!" J'ai aimé cette dame du Mississippi.
C'est à Natchez que j'ai découvert les tamales!
J'ai aimé les Mississippi, malgré tout, malgré sa gestion déplorable des droits civiques. Mais je ne suis pas américaine, et encore moins afro-américaine, J'ai observé, questionné, partagé mes étonnements... je n'ai pas compris pourquoi cet État était tout en haut sur la liste des injustices. En souvenir d'un rêve de 1963...

Martin Luther King : "I still have a dream. It is a dream deeply rooted in the American dream. I have a dream that one day this nation will rise up and live out the true meaning of its creed : 'We hold these truths to be self evident, that all men are created equal.' I have a dream that one day on the red hills of Georgia, the sons of former slaves and the sons of former slave-owners will be able to sit down together at the table of brotherhood. I have a dream that one day even the state of Mississippi, a state sweltering with the heat of injustice, sweltering with the heat of oppression, will be transformed into an oasis of freedom and justice. I have a dream that my four little children will one day live in a nation where they will not be judged by the color of the skin but by the content of their character. I have a dream today."

(Je fais encore un rêve. C’est un rêve profondément enraciné dans le rêve américain. Je rêve qu'un jour ce pays se dressera et se décidera à appliquer véritablement ses principes selon lesquels tous les hommes ont été créés égaux. Je fais le rêve que, un jour, sur les collines rouges de Géorgie, les fils des anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d’esclaves seront capables de s’asseoir ensemble à la table de la fraternité. Je fais le rêve qu’un jour viendra où l’état du Mississippi, un état ravagé par la flamme de l’injustice et de l’oppression, se transformera en une oasis de liberté et de justice. Je fais le rêve que mes quatre enfants vivront un jour dans une nation où ils ne seront pas jugés selon la couleur de leur peau, mais selon leur personnalité. Je fais ce rêve aujourd’hui.)


Avec toute mon amitié.
D.

Au 19e siècle, la culture du coton représentait la plus grosse production du Mississippi.
Maintenant, c'est le poisson-chat qui est consommépartout dans le pays.

Beale Street, vendredi soir


Chère Christel,

Quand tu as appris que je pourrais vivre deux mois sans profiter de tes exercices, tu m'as conseillé une démarche qui permettrait de maintenir ma forme. Tu m'as bien fait rire, surtout parce que j'ai immédiatement pensé à ce sketch des Monty Python, the Ministry of Silly Walks (le Ministère des démarches ridicules).
Inutile de te que je n'ai pas du tout essayé ce que tu proposais. Le ridicule a ses limites. 
Beale Street c'est la rue qui attire les touristes à Memphis. Avant, c'était la rue centrale du quartier afro-américain. Côté ouest, on y trouvait principalement des commerçants qui marchandaient avec les navires arrivant par le Mississippi. Durant des années, un certain nombre de musiciens afro-américains vagabonds, de jazz surtout, ont débuté en se produisant ici. Il  y avait des restaurants, des bars et des commerces. Durant les années 1960, Beale Street a vu beaucoup de ses commerces fermer, le blues n'avait plus la cote.  En 1966, une section de la rue a été déclarée site historique majeur et officiellement reconnue comme Berceau du Blues par une loi votée au Congrès. Il a fallu attendre les années 1980 pour une revitalisation économique. Et c'est reparti pour les cafés, restaurants, clubs, bars et  festivals. C'est la principale attraction de la ville, certains considèrent que c'est une sorte de carnaval qui n'a plus rien à voir avec l'authenticité d’antan.
 Pourtant le vendredi soir, il n'y a pas que des touristes. Les belles du coin se pomponnent pour venir faire la fête. Attention, on n'est plus en au 19e siècle en Louisiane, pas de rubans, pas de froufrou. Ici c'est Memphis Tennessee, maintenant, en 2015... Quand je dis les belles, je le pense vraiment. Je ne sais pas si trois bonnes semaines dans ce pays ont déjà changé mon regard, toujours est-il que je les trouve belles dans leurs tenues moulantes. Et je peux te dire qu'en bandes, elles ne passent pas inaperçues.
A Beale Street, le blues est dans les bars. Chacun doit montrer sa carte d'identité pour prouver qu'on a l'âge de boire. Si, si, chacun c'est tout le monde, moi aussi, je dégaine mon passeport en souriant...
Dans la rue, on boit, on mange, on rencontre des potes. Et puis on danse. Tous ensemble. On frétille du popotin, faut voir comment. Il y a une personne qui commence, et peu à peu les spectateurs s'y mettent. C'est joyeux, festif, communicatif. Je m'y mets aussi, pas toujours sûre de ma droite et ma gauche, comme d'hab.
 Alors plutôt que de vouloir me faire faire des démarches ridicules, ne pourrais-tu pas prévoir un échauffement qui nous aiderait à muscler, à faire rebondir, à agiter cette partie du corps qui est chez moi bien paresseuse. Des fois que je reviendrais ici...
A toi Christel, à toutes tes victimes consentantes du lundi matin, à Danièle, ce billet collectif est pour vous.
D.

samedi 23 mai 2015

Tupelo


Chère Stephanie,

Je t'écris en français, malgré ta moue quand je t'ai dit que je tenais un blog dans cette langue. Effectivement, pourquoi ne pas tout faire en anglais, ce serait tellement plus simple? Pourtant, toi, tu sors de ta ville, tu voyages beaucoup et pas que dans ton coin du monde. Ton mari, c'est à Quito (Équateur) que tu l'as trouvé. Tu adores l'Italie, l'Europe... 
Vous êtes même allés dans ma capitale, Berne, que tu as trouvée magnifique, awesome. Et pourtant tu n'arrives pas à te mettre en tête que la Suisse n'est pas la Suède et que nous n'y parlons pas le hollandais.
Je t'écris parce que je me suis demandé comment on faisait pour vivre à Tupelo. Comprendre pour quoi on habite là et pas ailleurs est une question que je me pose souvent, parce qu'on me la pose aussi. Je ne veux pas dire que Tupelo est moche, non. Même pas. J'avais lu tout ton enthousiasme à présenter ta ville pour m'y attirer. Pas que moi, tous les lecteurs de ton annonce sur Airbnb, en fait. J'avais été titillée. Tu avais listé tout ce qu'il fallait voir, toutes les églises... Je n'ai vu que des églises, et encore, seulement de l'extérieur. C'est vrai qu'il y en a beaucoup et qu'elles sont drôlement grosses.

Celle-ci (episcopal all saints) est tentaculaire.
La photo ne lui rend pas justice.
Tu avais noté que votre rue était idéale pour aller visiter downtown à pied. Je l'ai fait, au péril de ma vie, deux fois, pas de passages pour piétons pour traverser Main Street mais au moins 4 pistes pour les voitures. Cette constatation a bien fait rire JC, ton mari : "Ils devaient tous se demander ce que tu faisais au milieu de la rue, comment réagir?" C'est vrai que des voitures, rien qu'à vous deux, vous en avez peut-être plus que j'en ai eues de ma vie... Alors si tous sont comme vous.

Une pharmacie qu'on appellerait drive-in en français
Et puis downtown, qu'entendais-tu par ce terme? Tu vois, pour moi, c'est là où on va faire ses courses, son marché, prendre son petit café... Ce qui figurait sur ton plan n'était pas cela du tout. Toutes ces choses, je les ai trouvées quand j'ai pris mon auto pour chercher une bouteille de vin qui accompagnerait le chili pour lequel tu m'avais invitée la veille de mon départ. Gloster Road et son shopping mall...

On fait sa campagne pour être élu(e) juge, shérif...
... membre du Congrès (instable)
A Tupelo, tu t'es fait une place, une vie qui correspond à l'American way of life, telle que je l'imaginais. Ton job de photographe de mariages te rapporte assez pour que toi et JC puissent acheter des maisons que vous retapez avec beaucoup de goût avant de les revendre. C'est du boulot, mais les gens de votre rue vous sont très reconnaissants : depuis que vous avez transformé des taudis en jolies maisonnettes colorées, les propriétés ont pris de la valeur, toute la rue est montée de plusieurs crans... Je me demande si avoir acheter cette ferme, dans laquelle vous ne vivrez pas, mais où vous avez planté 50 arbres à kakis c'est une si bonne idée. JC a l'air de trouver qu'attendre 5 ans, c'est drôlement long.

On y affiche aussi toute sa fierté de parents de potentiels génies.
J'ai pris chez vous une leçon d'entrepreneurship, je ne sais pas encore ce que je vais en faire, pour l'instant, elle m'accompagne. Chez moi, on est si prudents.

Avec toute ma considération.
D.

PS : Je crois que je devrais tout de même mentionner que Tupelo est la ville qui a vu naître Elvis. La fierté de la ville, c'est lui. Il y a maintenant un parc autour de la minuscule maison de ses parents, une cafétéria et un souvenir shop 10 fois plus grand que la maison. J'ai vu l'école (celle qui a été reconstruite), l'église, le hardware store où son père lui a acheté sa première guitare... J'ai fait mon boulot.

La fierté de la ville
La maison familiale
La voiture de son père
Là où son père a acheté sa première guitare
Je reparlerai d'Elvis, mieux, plus en détail quand je serai allée visiter Graceland. En attendant, un autre "grand" a célébré Tupelo.


Il faut commencer par Clarksdale


Cher Romain,

Quand tu es venu me coacher à propos de mon voyage, tu m'as dit que tu ne savais pas grand chose du blues, que tu devrais t'y mettre. Je me demande dans le fond si tu as dit pas grand chose ou pas assez. Enfin, c'est égal, on n'en sait jamais assez.
Maintenant que je baigne dedans, il y a une chose que je sais : le voyage du blues doit commencer par Clarksdale. Pas parce que la ville a été fondée par un certain John Clark ou qu'elle est née en 1848 ou qu'elle est coupée en deux par une voie de chemin de fer, avec d'un côté un quartier essentiellement à population blanche, et de l'autre, un quartier noir (où se trouvent les principaux juke-joints de la ville). 
Charlie Musselwhite, un des nombreux musiciens de la région

Non, parce que Clarksdale a été une véritable pépinière de musiciens ; c'est en effet la ville natale de Nate Dogg, Junior Parker, Bukka White, Son House, John Lee Hooker, Earl Hooker, Jackie Brenston, Ike Turner, Eddie Boyd, Sam Cooke, Willie Brown et Johnny B. Moore. Je ne les connais pas tous, ça me fera du boulot pour les longues soirées d'hiver à venir.
La ville est considérée comme une des villes clé du Delta blues. On y trouve le Delta Blues Museum. J'ai voulu y faire un tour. J'y ai vu des guitares, des costumes de scène, des photos, beaucoup de photos. Quelques interviews, une petite expo sur Charlie Musselwhite, mais rien qui aurait valu le détour, si ce n'est l'ambiance de la ville. J'ai quand même pris quelques photos à la sauvette.
Muddy Waters a vécu à Clarksdale jusqu'en 1943,
la maison de la famille Morganfield (son vrai nom) a été reconstruite,
à l'intérieur du musée
Ici je me suis sentie EN AMÉRIQUE, comme dans un film des frères Cohen, ou comme dans un film des années 30 ou 40. Plus vrai que vrai, avec du blues comme bande-son. J'étais transportée. Bon peut-être que la grippe que je couvais depuis quelques jours (merci les clims agressives) y était pour quelque chose, mais juge toi-même...


Le resto de Morgan Freeman
Gagnée par la nostalgie, j'ai failli oublier de te dire que c'est à Clarksdale, à l'intersection des routes 49 que Robert Johnson aurait vendu son âme au diable, d'où la chanson Crossroads.
Je ne sais pas si votre nouvel appartement sera déjà connecté à Internet, mais tu découvriras ce message tôt ou tard.

Avec toute mon amitié.
D.

jeudi 21 mai 2015

Un King est mort


" The blues are the three L's, living, loving and, hopefully, laughing."
 BB King

Cher Géraud,

En allant jusqu'à Indianola depuis Tupelo où je réside actuellement j'ai eu tout le temps a) d'écouter presque tous les morceaux de BB King contenus dans mon iPod et b) de me remémorer une soirée que nous avons passée ensemble dans un Melting Pot vide à Shanghai. Il faut dire que j'avais choisi une route qui devait m'amener plus vite au but puisque, selon Pythagore, dans un triangle rectangle le carré de l’hypoténuse est égal (si je ne m'abuse) à la somme des carrés des des deux autres côtés. Je glissais donc sur  la Natchez Trace, entre West Pontotoc et Mathiston, une bien belle route dans un bien beau paysage, avec des cyclistes bien sportifs, une surprise dans ce pays. Et ça m'énervait, ça n'avançait pas, dans un parc national la vitesse est très limitée, je n'y avais pas pensé.
Donc, me voilà à repenser à cette soirée où nous avions débarqué trop tôt dans ce bar-restaurant, où le bassiste (ou guitariste) était venu discuter avec nous, seuls spectateurs. A un moment, la TV placée au-dessus de nos têtes a passé The Thrill is Gone de BB King et j'ai eu le malheur de dire que c'était mon morceau de blues préféré. Bien mal m'en a pris. Quand les musiciens ont joué, le gars m'a dédicacé le morceau... juste avant de le massacrer. Depuis, ce n'est plus mon morceau préféré. BB vient de nous quitter et déjà j'ai entendu et lu que, dans le fond, il n'était pas un grand guitariste. Pourtant, le magazine Rolling Stone l'a placé en 6e position sur sa liste des plus grands guitaristes de tous les temps de 2011 (N° 3 en 2003). BB faisait partie de la ligue des champions, quel que soit le type de classement.












La route passait par Itta Bena, là où le petit Riley est né. Pas étonnant qu'il ait commencé comme travailleur agricole dans ce coin du Mississippi, il n'y a que ça, des champs, à perte de vue. J'ai su quand je touchais au but, des panneaux The Thrill is Back avaient été accrochés tout au long de la route, je les ai suivis pour atteindre le musée.

Je m'attendais à devoir jouer des coudes. A part un bus scolaire (dont les gosses avaient acheté tous les Twix, alors qu'après près de 3 heures de route j'en aurais mérité un moi aussi) et une poignée de personnes, pas de foule éplorée, ce qui m'allait bien. Ce sera ici, à Indianola, sa dernière demeure, celle qu'il viendra retrouver dimanche 24 mai. J'avais considéré revenir, mais vu la distance, je vais laisser tomber.
Ce musée est intéressant. C'est un bel endroit, plein d'objets, de vidéos, un voyage autant dans la vie de BB que dans l'histoire du XXe siècle de cette région. C'est aussi l'occasion de rendre un hommage à l'homme, à sa simplicité. On y voit BB (pour Blues Boy) avec sa mère, avec son père, avec sa grand-mère maternelle qui l'a élevé. Riley dans le chœur gospel d'une église baptiste, sa première guitare puis d'autres, BB, DJ à Memphis dans une radio locale, puis avec Sonny Boy Williamson, T-Bone Walker, et des tas d'autres. BB, un gars qui a mis du jazz dans le blues, avec du gospel dans sa voix. J'ai lu lors de ma visite qu'il avait été un ambassadeur de l'espoir. 
Pour se réconcilier avec ce bien beau morceau... pas seulement joué, mais interprété
On m'a rappelé que les photos étaient interdites.  Ma collection n'a donc pas beaucoup été enrichie... Je ne sais pas si j'ai beaucoup appris, mais j'ai aimé que le musée soit là où appartient cette musique, au milieu des champs.

Avec toute mon amitié.

D.

http://www.bbkingmuseum.org/
PS : Et si une présentation sur Pythagore te tentait, je suis preneuse, dès juillet.